Un peu plus d'une quinzaine de jours après sa sortie, et alors que les salles ne désemplissent pas, le dernier film en date de James Cameron semble parti pour battre un record de fréquentation - il ne dépassera sans doute pas le score de Titanic en 1998 (plus de 20 millions de spectateurs dans l'Hexagone), en revanche, il a déjà atteint le milliard de dollars de recettes au niveau mondial et est d'ores et déjà assuré de devenir le film en 3D le plus vu en France, cela même si certaines salles (celles du circuit UGC, par exemple) ne le projettent "que" dans une version traditionnelle en 2D. Certes, la 3D au cinéma n'est pas une nouveauté, loin s'en faut (souvenez-vous du Crime était presque parfait d'Hitchcock, en 1954), et le scénario d'Avatar n'est pas d'une flamboyante créativité ; il y a cependant au cœur de ce film une vraie originalité : pour la première fois dans un blockbuster américain, la présence d'un héros handicapé est banalisée. En outre, une remarquable attention est portée à la représentation du handicap, ainsi qu'aux réalismes physiologique, scientifique et social.
Le personnage principal d'Avatar est Jake Sully (Sam Worthington), un marine qui, à la suite d'une blessure lors d'une intervention militaire, s'est retrouvé en fauteuil roulant. Parce qu'il est génétiquement compatible avec son frère jumeau brutalement décédé, Jake est prié de prendre sa place, et de participer à une mission sur une lune extraterrestre, Pandora, peuplée par les Na'vis. Là, il doit télépathiquement (ou presque) guider une marionnette vivante (les fameux "avatars" du titre), un hybride d'Humain et de Na'vi. Bien entendu, Jake va retrouver les sensations de marche et de course en investissant le corps de l'avatar - tout ce qu'il croyait perdu à jamais, lui qui rêvait "qu'[il volait], cloué sur [son] lit d'hôpital"...
Avatar se déroule dans un futur "à moyen terme", en 2154. On le sait, les œuvres de science-fiction sont propices à bien des extrapolations : soit elles prolongent l'optimisme scientiste du XIXe siècle de Jules Verne, et considèrent que l'Humanité va vers un avenir globalement heureux grâce aux inéluctables progrès des techniques et de la médecine ; soit elles précipitent le monde dans l'antichambre de l'Apocalypse, trouvant dans les mêmes (r)évolutions scientifiques de quoi alimenter leur catastrophisme. De Blade Runner à Terminator (d'un certain James Cameron, tiens tiens...), on ne manque pas d'exemples pour illustrer cette dernière catégorie. Avatar propose un futur pragmatique : rien de ce qui apparaît à l'écran n'est inconcevable ou fantaisiste ; nous sommes dans une forme cinématographique de "réalité augmentée".
Ainsi, dans 144 ans, selon Cameron, un individu lambda ayant eu une lésion médullaire ne sera pas "réparé" d'un simple coup d'éprouvette magique... sauf s'il dispose de moyens financiers conséquents, d'une solide couverture sociale ou de bons appuis dans la hiérarchie militaire. Ce n'est vraisemblablement pas le cas de Jake Sully, qui dès le début du film explique que l'opération qui lui rendrait ses jambes n'est pas possible "dans ce système [de santé]" (sur ce volet, l'administration Obama a donc encore du pain sur la planche, et les citoyens américains doivent s'attendre à de funestes régressions durant le prochain siècle !). Dans 144 ans, toujours selon Cameron, une personne paraplégique ne se déplacera pas dans un fauteuil bardé d'électronique et de capteurs, mais dans un modèle léger et pliable en tout point comparable à ceux qui existent aujourd'hui - une prévision, pour le coup, bien pessimiste...
Venons-en à la représentation du handicap. Dans cette histoire, on l'a compris, la notion de subjectivité est importante : ainsi, lorsque le héros se projettera le corps de son avatar, il donnera à voir au spectateur ce que lui-même verra à travers les yeux de la "marionnette" qu'il pilotera. Auparavant, le spectateur aura eu d'autres occasions de partager le point de vue de Sully : durant toute la séquence d'exposition, les plans en sa présence sont pris à sa hauteur - celle d'un homme assis.
Enfin, il y a cet aspect capital qui, à mon sens est une première dans le cinéma populaire à grand spectacle - un genre qui considère le handicap d'une manière très réductrice, l'associant étroitement et systématiquement aux termes d'"invalidité" et d'"incapacité". En règle générale, une personne handicapée ne se voit digne d'occuper les premiers plans que lorsque, malgré ses "déficiences", elle accomplit une performance et/ou devient une figure exemplaire (ainsi, dans le cas d'un biopic - biographie filmée - d'une célébrité, le handicap intervient comme un adjuvant qui héroïse davantage le héros, puisque ce dernier a "surpassé" son handicap et fait mieux que les "valides").
Ici, le corps "réel" de Jake Sully porte en permanence les stigmates de son handicap. Sans être exhibées à tout bout de plan, ses jambes, dont la musculature a fondu et se s'est rétractée depuis qu'il est paralysé, apparaissent à l'image ou se devinent, maigres, sous son pantalon. Le comédien qui interprète Jake, Sam Worthington, n'est pas paraplégique, et n'a certainement pas préparé son rôle rivé des semaines dans un fauteuil ; ce sont donc des jambes factices qui ont remplacés les siennes. Le numérique a permis de rendre cette substitution imperceptible - fini, le temps des membres dissimulés par des artifices grossiers.
La promotion et le bouche à oreille ont vanté la perfection des effets spéciaux d'Avatar, la qualité de leur réalisation dans la modélisation des décors, la précision de la texture de la peau des personnages de synthèse, leur discrétion (rappelons qu'un bon effet spécial se doit être discret, puisqu'il est au service du scénario ; il n'a pas à interférer ou entrer en confrontation avec le déroulement du film). Mais ce qui a été insuffisamment souligné, c'est que ces techniques invisibles ont rendu visible ce qui auparavant était peu ou mal montré, pour ne pas dire négligé, honteusement caché.
Mu par la volonté de tendre vers le réalisme, le cinéaste n'a pas fui la réalité physiologique ; il l'a observée frontalement afin de pouvoir la restituer de la manière la plus crédible qui soit dans sa fiction. Et c'est heureux, car il eût été choquant que James Cameron, dont on vante le perfectionniste, sacrifiât ces séquences ou refusât de se creuser les méninges sur la question de la représentation du handicap.
Pour certains, ces constatations tiendront du paradoxe ou de l'anecdote ; je préfère deviner au creux de ces quelques détails les traces d'une considération nouvelle pour le handicap et les personnes handicapées dans ce formidable outil d'intégration que peut se révéler le cinéma. Est-ce de la naïveté ou de la clairvoyance ? L'avenir seul nous le dira...
Vincent Raymond, co-directeur artistique du Festival Handica-Apicil











